Tunisie, restriction de voyage pour les -35 ans : Human Rights Watch dénonce (témoignages)

Human Rights Watch, une des principales organisations indépendantes au monde qui se consacrent à la défense des droits de l’homme a dénoncé les interdictions arbitraires de voyage appliquées sur les tunisiens de moins de 35 ans à partir de la Tunisie. Ces mesures se sont nettement intensifiées depuis l’attentat qui a ciblé Sousse le 26 juin dernier.

aéroport tunis carthage

L’association HRW a indiqué dans un communiqué apparu sur son site officiel « bloquer des citoyens à l’aéroport, sans ordonnance d’un procureur ou d’un tribunal, est une pratique arbitraire qui viole le droit tunisien et le droit international ».

Les preuves rassemblées par Human Rights Watch montrent que ces interdictions s’appliquent désormais aux hommes comme aux femmes, en dehors de toute procédure judiciaire.

Les personnes interviewées par Human Rights Watch ont souligné que la police aéroportuaire ne leur avait donné aucun motif pour justifier de les empêcher de partir à l’étranger, ni montré d’ordonnance écrite d’un tribunal ou d’un procureur. Les policiers ne leur ont laissé aucun moyen de contester la décision.

Voici les témoignages collectés par HRW depuis mars 2015 :

M.A., 28 ans, une avocate tunisienne qui a demandée à ce que son nom ne soit pas cité, partait en vacances le 1er juillet 2015 au Zimbabwe avec sa mère, via Dubaï. Quand elles se sont présentées au contrôle des passeports à l’aéroport de Tunis-Carthage, l’agent a demandé, « Où est l’autorisation de votre père ? » L’avocate, qui travaille pour une entreprise américaine, a répondu qu’elle était adulte et n’avait besoin d’aucune autorisation. Il lui a dit que pour se rendre dans les pays arabes, toutes les personnes âgées de moins de 35 ans devaient présenter une autorisation de leur père. Elle a raconté à Human Rights Watch comment, interrogeant l’agent sur les fondements juridiques de sa décision, il lui a répondu, « Ne discutez pas là-dessus avec moi, le fondement, c’est la sécurité, un point c’est tout. » Après 30 minutes de discussion, le policier a fini par la laisser passer et embarquer sur son vol.

Rabab Touizri, 28 ans, a raconté à Human Rights Watch qu’elle devait se rendre le 27 juin à Istanbul puis à Erzurum, en Turquie, pour suivre un cours d’été à l’Université Ataturk. Elle a affirmé que les policiers de la zone de douane lui avait dit qu’elle ne pouvait pas voyager sans autorisation de son père. Quand on lui a demandé pourquoi, l’agent a répondu que cette décision faisait suite aux attentats à Sousse.

Mohamed Ali Chebaane est allé voir la police à l’entrée de la zone de douane le 27 juin, pour se renseigner sur l’autorisation de voyage. Il a dit à l’agent qu’il avait 30 ans, était marié, et avait prévu de se rendre à Istanbul pour le travail, le 1er juillet. Le policier lui a répondu qu’il ne pourrait voyager qu’avec une autorisation de son père.

Oumayma Ben Abdallah, 25 ans, assistante de recherche au bureau tunisien de Human Rights Watch, a raconté qu’alors qu’elle s’apprêtait à quitter l’aéroport de Tunis-Carthage le 31 mai, un agent du service des douanes avait remis son passeport à un policier, qui lui avait dit que parce qu’elle avait moins de 35 ans et se rendait dans un pays arabe, elle avait besoin d’une autorisation de voyager signée par son père, et certifiée conforme par la mairie :

Je lui ai demandé s’il existait une loi à ce sujet. Il a répondu qu’il y en avait une, et s’est un peu énervé. Je lui ai dit que mon père était à l’hôpital et qu’il ne pouvait se rendre à la mairie avec moi. Il s’est montré très borné, et m’a répondu, « C’est la loi. Je ne peux rien y faire. » Il m’a demandé de quitter la zone de douane. Je suis sortie, et avant de quitter l’aéroport, j’ai parlé à deux autres agents des douanes qui se trouvaient à l’extérieur de la zone de contrôle policier. Je leur ai expliqué la situation de mon père, et j’ai demandé si je pouvais présenter une autorisation de ma mère. Ils m’ont répondu que non, seulement une autorisation du père. Le 2 juin, je suis retournée à l’aéroport après avoir repoussé mon vol, et j’ai apporté l’autorisation de mon père avec moi. Cette fois, ils m’ont laissé passer sans problèmes.

Saber Ben Abdallah, président d’un club de taekwondo à Bir Lahfay, une ville située à 28 kilomètres de Sidi Bouzid, a déclaré:

Je me rendais en France avec mon équipe le 28 mars 2015. Nous devions participer à une compétition le lendemain, en Belgique. J’avais deux mineurs avec moi, âgés de 12 ans, qui m’accompagnaient avec l’autorisation de leurs parents. La police aéroportuaire nous a arrêtés dans la zone de douane. Nous avons été emmenés auprès de la brigade de police judiciaire de l’aéroport. Ils nous ont affirmé que nous ne pouvions pas voyager sans autorisation du Ministère de l’Intérieur. Un des gardes de la police nous a accusés d’envoyer des gens en Syrie et de monter des réseaux terroristes. Nous sommes restés de 9h30 à 12h00 dans la salle d’interrogatoire. Un agent de la brigade de police judiciaire de l’aéroport a déchiré notre billet, et m’a dit, « Maintenant allez voir le Ministre des Sports, et demandez une autorisation. »

Jamel el Arbi, 52 ans, a été condamné à huit ans de prison en 2007 pour appartenance à une association non autorisée. Après la révolution en 2011, il a été relâché grâce à une loi d’amnistié. Il a raconté qu’il devait se rendre en pèlerinage en Arabie saoudite avec sa femme et ses deux enfants, le 5 juin 2015. Ils ont enregistré leurs bagages et se sont dirigés vers le poste de douane et le contrôle policier. Selon le témoignage de Jamel el Arbi, les passeports de sa femme et de ses enfants avaient été tamponnés, mais quand il a présenté le sien, l’agent de police l’a emmené dans une salle d’attente de la zone de douane, et lui a dit : « Il y a une note d’information à votre sujet, émanant du Ministère de l’Intérieur. » Jamel el Arbi a ajouté que les policiers les avaient fait attendre environ deux heures, jusqu’à ce que leur avion ait décollé, avant de leur rendre finalement leurs passeports.

Yahya Ben Zakkour, ingénieur à la compagnie d’électricité nationale, se rendait en Italie pour le travail le 1er mars 2015. Il a été arrêté au contrôle de police, et emmené dans la salle d’attente. « Le policier ne m’a donné aucune explication ; ils m’ont juste laissé là, à attendre. Deux heures et demie plus tard, il est revenu et m’a rendu mon passeport, affirmant qu’il y avait une « note de police » à mon nom émanant du Ministère de l’Intérieur. Quand ils ont fini par me rendre mon passeport, mon vol avait déjà décollé, et j’ai du reprogrammer mon voyage et payer une amende. »

Moez Gouichi, 36 ans, de Menzel Bourguiba, est propriétaire d’une entreprise qui vend des appareils électroménagers. Le 10 avril 2015, alors qu’il se rendait en pèlerinage à la Mecque avec un groupe, il a été arrêté et escorté vers une salle d’attente, où un homme en civil lui a dit, « Je dois faire des vérifications sur vous auprès du Ministre de l’Intérieur ». Deux heures plus tard, l’agent est revenu et l’a informé qu’il faisait l’objet d’une interdiction de voyager. Quand il a demandé pourquoi, l’agent lui a dit de se rendre au département « Frontières et Étrangers » du Ministère de l’Intérieur et de leur poser la question.

Quand Human Rights Watch a interviewé Moez Gouichi, il ne s’était pas encore rendu au ministère. Il a affirmé soupçonner que tout cela était lié à son séjour d’un an en Syrie, en 2003-2004, où il devait ouvrir une entreprise de vente de vêtements féminins. Il a raconté qu’à son retour en 2004 il avait été interrogé par la police mais qu’on ne l’avait ni arrêté, ni placé en détention, et qu’on ne lui avait plus jamais posé de questions.

Mottaleb Huidi, un designer de 25 ans, se rendait en Arabie saoudite le 15 mars 2015. Il avait un contrat avec une entreprise de design sur place, et une autorisation du Ministère des Affaires étrangères. Pourtant, au contrôle des passeports, deux hommes en civil l’ont emmené dans un bureau de la zone de douane:

Ils m’ont interrogé pendant 15 minutes. L’un d’eux m’a demandé si je priais ou pas, et pourquoi je portais une barbe. Je lui ai répondu : Je ne prie pas, et c’est mon problème. Ensuite il m’a dit que je ne pouvais pas quitter le pays sans leur donner une autorisation parentale écrite, et que c’était la loi puisque j’avais moins de 35 ans. Quand je l’ai interrogé sur les bases juridiques de cette procédure, il s’est mis en colère, a déchiré mon billet et d’autres papiers. Il a ensuite demandé au secrétaire de me virer de son bureau. J’ai dû refaire mes papiers, et j’ai attendu deux semaines pour recevoir les nouveaux documents de l’entreprise. La deuxième fois, j’ai aussi amené l’autorisation de mon père, et ils m’ont laissé monter à bord de l’avion.

D’après HRW.org

Print Friendly

Plus :  Actu   Ness   TopNews






2 réflexions au sujet de « Tunisie, restriction de voyage pour les -35 ans : Human Rights Watch dénonce (témoignages) »

  1. Et alors ?? HRW emmerde le monde ! Nous sommes en période d’insécurité
    et tous les pays concernés appliquent des mesures de restriction de
    voyage ! Si ces mesures empêchent ne serait-ce qu’un terroriste de
    voyager,tant mieux !!

  2. @Ali_baba la condition sur l’age est ridicule. Comme si la jeunesse tunisienne ne souffre pas assez dans ce pays. Le voyage permet à la majorité de s’ouvrir sur d’autres cultures et de remmener de nouvelles idées. L’ouverture d’esprit est devenu rare dans ce pays ou tout le monde réfléchit de la même façon, ou la majorité de la jeunesse est devenu matérialiste sans gout, ou le vide laisse place à la médiocrité et aux ondes négatives et parfois même à la radicalisation.
    Il faut encourager les jeunes à voyager, faire des programmes d’échanges avec des universités à l’étranger, s’ouvrir sur le monde : c’est une solution à long terme pour vaincre l’obscurantisme une fois pour toute. C’est la lumière qui fera disparaitre les ténèbres.

  • Envoyer