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Rêve(s) de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi : lorsqu’une pièce théâtrale se transforme en leçon d’acting

Rêve(s) de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi : lorsqu’une pièce théâtrale se transforme en leçon d’acting

La pièce de théâtre “Rêve(s)”, signée Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, s’est imposée en ce début d’année comme l’un des événements théâtraux majeurs de la saison, présentée au Ciné-théâtre le RIO à Tunis.

À travers une intrigue sombre et profondément humaine, cette comédie humaine transcende le simple récit dramatique pour offrir une véritable masterclass d’interprétation, portée par des artistes tunisiens au sommet de leur art.

L’action se déroule dans un immeuble du centre-ville de Tunis, théâtre d’un crime bouleversant : l’assassinat d’une femme subsaharienne enceinte. Autour de ce drame gravite une galerie de personnages aux trajectoires entremêlées : la propriétaire de l’appartement, l’auxiliaire de vie, le gardien de l’immeuble, l’éboueur, une journaliste d’investigation, le fils et une mystérieuse voix omniprésente.

Pendant presque 2 heures, le récit avance à un rythme frénétique, maintenant le spectateur dans un état de tension permanente, entre fascination, trouble et immersion totale.

Une mise en scène millimétrée, signature Fadhel Jaïbi

Sans jamais tomber dans l’effet gratuit, la scénographie se distingue par une précision chirurgicale. Lumières, sons et éléments de décor s’entrelacent avec rigueur et intelligence, dans une esthétique devenue la signature de Fadhel Jaïbi, au service d’un théâtre exigeant et sensoriel.

Le texte de Jalila Baccar, à la fois frontal et chargé de non-dits, navigue entre réalisme cru et second degré, laissant volontairement des espaces d’interprétation au public.

Mais c’est surtout par la performance des acteurs que la pièce Rêve(s) atteint sa pleine puissance. Les comédiens, tous chevronnés, mobilisent avec une rare justesse les outils internes et externes du jeu d’acteur, tels qu’enseignés au théâtre et au cinéma.

Le travail du corps, de la posture, du mouvement et de la voix construit une communication non verbale intense, tandis que la mémoire affective, la concentration et l’écoute de l’autre donnent naissance à une authenticité troublante, où la frontière entre l’acteur et le personnage s’efface.

Des performances individuelles d’exception

Les approches de Stanislavski et Meisner n’auraient nullement pu être combinées aussi parfaitement, avec :

Jamel Madani qui impressionne par une présence physique totale : chaque geste, chaque regard, jusqu’au moindre frémissement du corps, devient porteur de sens. Une symbiose rare entre l’acteur et la scène.

Mounir Khazri qui impose sa puissance corporelle tout en insufflant une touche d’humour à cette comédie noire. Son duel scénique avec Jamel Madani est d’une intensité saisissante, où le silence devient un cri.

Meriem Ben Hamida qui surprend par un jeu physique audacieux, intégrant des techniques proches du cirque. Une performance dynamique et maîtrisée qui confirme son ascension sur la scène théâtrale tunisienne.

Mohamed Chaâbane qui livre une interprétation profonde et habitée, dans un moment de fusion rare entre l’acteur et son personnage.

La Voix, invisible mais omniprésente, structure le récit et accompagne la montée dramatique tout au long de la pièce.

Jalila Baccar est une présence mythique,  elle domine la scène avec une aura presque mythologique. Une actrice rayonnante avec son Aura de divinité grecque ou plutôt Phénicienne, une Astarté incarnée passant d’un personnage à l’autre avec une fluidité déconcertante, elle orchestre un véritable bras de fer dramaturgique dont elle seule semble détenir le secret.

Un moment d’anthologie est à relever, l’interprétation en arabe de la célèbre scène de la tempête de la pièce de théâtre Le Roi Lear (Acte III, scène 2). Un monologue de Jalila Baccar revisité avec une intensité inédite, cri de vulnérabilité et de fragilité humaine, porté par une actrice au sommet de son art.

« Rêve(s) » s’inscrit dans la lignée des grandes pièces intemporelles du théâtre tunisien, aux côtés de Le Fou / Majnoun de Taoufik Jebali ou Jounoun de Fadhel Jaïbi. Plus qu’un spectacle, c’est une leçon de théâtre, et peut-être même une leçon de vie, qui confirme une fois encore la vitalité et l’excellence de la scène tunisienne contemporaine.

Nefissa Boudali

 

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