Gabès Cinéma Fen 2026 : Expo Vivre Encore de Nicolas Wadimoff, quand la caméra fait surgir les mots
On a l’habitude d’observer ce qui se passe en Palestine et à Gaza à travers des reportages télévisés froids et chiffrés, offrant une vue d’ensemble du chaos. On y voit la désolation, les décombres, quelques fragments de douleur captés à travers des phrases à peine esquissées, lancées face à une caméra déjà pressée de filmer ailleurs.
L’installation filmique « Vivre Encore » du cinéaste suisse Nicolas Wadimoff, présentée pour la première fois en Tunisie dans le cadre de la 8e édition du Gabès Cinéma Fen, choisit justement d’aller au-delà de ces mots volés. Elle raconte des histoires intimes, celles de Gazaouis qui menaient une vie ordinaire, brutalement bouleversée.

Cette création prolonge le documentaire « Qui vit encore » (2025, 1h55), présenté en première mondiale aux Giornate degli Autori du Festival de Venise. Le film suit neuf réfugiés gazaouis installés en Égypte, ayant échappé à l’enfer. Ils racontent leurs vies d’avant, la perte des maisons et des êtres chers, des existences oppressées, mais pas encore réduites en cendres.
Le réalisateur précise que son projet s’appuie sur des rushs filmés et sauvegardés, restés hors du montage final. L’installation « Vivre Encore » devient ainsi une immersion inédite dans le vécu de ces réfugiés. Le visiteur découvre neuf vidéos, chacune donnant voix à un protagoniste du film, dans une intimité rare.
En s’isolant du monde, casque sur les oreilles, on se retrouve face à une étudiante, un commerçant, un père de famille, un jeune homme ou une petite fille. Chacun confie son histoire. On découvre leur vie d’avant, leurs espoirs, et ce que la guerre a fait de leur avenir : leurs inquiétudes, leurs peurs, et tout ce qu’ils ont laissé derrière eux en Palestine.
Au centre de la salle, une grande planche recouverte de craie dessine les maisons et les lieux de vie des protagonistes. Des territoires fragmentés, dévastés, qui n’existent plus que dans la mémoire de ceux qui y ont vécu et dans l’imaginaire de ceux qui tentent de les reconstituer.
La guerre, restes de souvenirs dessinés abruptement : maisons bombardées, jardins saccagés, musées pillés, culture annihilée. Le temps que les mots ne peuvent pas décrire à la mesure de l’expérience vécue. Celle de l’indicible.
Né en 1964 à Genève, Nicolas Wadimoff a étudié le cinéma à Montréal. Depuis plus de trente ans, il filme les marges — celles des territoires et des corps qui les habitent — et observe les angles morts de nos sociétés contemporaines.
Il découvre la Palestine en 1988, lors de la première Intifada, et tisse depuis des liens étroits avec des artistes et cinéastes palestiniens. Il présente son premier court métrage, « The Bowl » (1991), à Locarno, puis réalise « The Golden Gloves of Akka » (1992). En 1997, il signe avec Denis Chouinard son premier long métrage de fiction, « Clandestins ».
En 2003, il fonde Akka Films, une société engagée aux côtés de nombreux cinéastes palestiniens. « Aisheen » (2010), tourné à Gaza, est présenté à la Berlinale. Il revient à la fiction avec « Opération Libertad » (2012), sélectionné à Cannes. « Spartiates » (2015) reçoit le Prix Solheure, tandis que « The Apollo of Gaza » (2018) ouvre la Semaine de la critique à Locarno.
En 2025, il réalise avec Lyana Saleh « UNRWA, 75 Years of a Temporary History ». En 2026, son dernier documentaire « Qui vit encore » reçoit le Prix de Soleure lors des Journées de Soleure.
Cette expérience du génocide, proposée dans ce projet artistique, se raconte comme un geste collectif, presque un moment de partage familial et de cohésion sociale. La guerre laisse place à un silence lourd. Les mots peinent à sortir, mais les regards, les gestes et les attitudes suffisent à tout dire, captés avec précision par la caméra.
Souffles, respirations, regard porté au loin ou à l’intérieur de soi, là où résiderait une possibilité d’apaisement, pour ne pas sombrer définitivement. Les mots s’écrivent mais ne se disent pas.
Pas encore. Il faudra du temps.
L’installation filmique « Vivre Encore » de Nicolas Wadimoff est présentée avec le soutien de l’Ambassade de Suisse en Tunisie, tout au long de la 8e édition du Gabès Cinéma Fen. Il est possible de la découvrir dans les locaux de l’association Focus Gabès, qui oeuvre pour promouvoir le développement culturel, environnemental et touristique de Gabès. Le film « Qui vit encore » est également programmé dans le cadre du festival.
Sara Tanit