Tunisie : Sous le masque de Psyco-M

Ils sont presque 86 000. Tous fans d’un certain Psyco-M, qui se définit comme un rappeur. Mais il n’accorde que très peu d’attention à la mélodicité et aux structures rythmiques. S’agit-il d’un rappeur ou d’un prêcheur sous le masque d’un rappeur? Focus.

Il descend en flammes Voltaire, Marx, Jamal Abdennasser, Jamal Addin-Al Afghani, Kamal Atatürk, Tahar Haddad et Habib Bourguiba. Il revendique la loi de la religion, la chariâa comme alternative au Code du Statut Personnel. Son flow est très monotone. On n’y trouve aucune mélodicité. Il interprète ses lyrics sans prêter aucune attention à la montée des accords des violons ou à leur chute. Il s’en fout. Pas la peine d’établir un minimum d’harmonie pour mieux marquer les appuis rythmiques de la musique. C’est juste qu’il s’en sert comme tapis pour déballer ses idées. «Manipulation», son morceau faisant l’objet d’une vive polémique nous porte à tirer ce constat.

Et son nouveau morceau intitulé «Ma Réponse», sorti sur Facebook durant la nuit du mardi 21 au mercredi 22 décembre, consolide ce constat. Le piano peut apporter ses notes tantôt rageuses tantôt mélancoliques. Mais pas de changement d’intonation, aucun. Il s’en fout. Les lignes de basse lui donnent l’occasion de libérer la musicalité de son interprétation d’une structure rythmique carrée. Mais il s’en fout. Et visiblement, les quelques 86 000 fans de Psyco-M et de Lotfi Double Kanon s’en moquent également. Mieux : nombreux sont ceux qui ont adopté la photo du sulfureux prêcheur pour illustrer leur propre profil.

Rap pour «daâwa», Rap pour «hidaya»

Se cache-t-il derrière le rap pour d’autres fins? Difficile de prouver le contraire quand il se positionne comme prédicateur dans ses morceaux, notamment «Ma Réponse», le dernier en date. Voici un extrait : «Le rap, pour moi, n’est pas une fin mais un moyen pour atteindre et amener les gens à la «Hidaya» (La voie de la foi, en français)» scande Psyco-M sans punch, ni raccord musical. L’articulation de Psyco-M est fortement teintée par l’accent algérien. La monotonie de son flow et sa manière d’articuler nous rappelle ceux d’un «rappeur» algérien. Le parallèle est inévitable. Une réflexion qui a été une hypothèse jusqu’à ce que notre voisin de l’ouest se soit manifesté dans une vidéo où il exprime son soutien à sa copie pâle, Psyco-M.

Et le discours fondamentaliste s’affiche plus clairement dans son message à son alter-ego tunisien. Lotfi Double Kanon l’appelle carrément à «prendre en considération davantage LA cause dans sa daâwa (prêche, jargon religieux traduit en français)». Et donc, là, il s’agit de prêche et pas de rap. Exit le projet musical. Place au projet socioreligieux portant la cagoule du rap !

Bien loin de la tradition hip hop

Dans ce message adressé par le maître à son disciple, Lotfi Double Kanon ne prend pas comme référence les expériences de Public Enemy, KRS One, Nas ou autres figures phares du rap contestataire. Mais, il appelle son disciple à puiser son énergie dans les enseignements des prophètes. Et il se réfère à leurs vécus et aux expériences qui les ont opposés aux mécréants. Ainsi, se réfèrent-ils au bon ancêtre (Al Salaf Assaleh), dans un discours fortement teinté de salafisme.

Et il continue son discours où il n’ya pas de «big up», de «sa7a l5o» ou autres termes du jargon hip hop voire de notre darija pour exprimer son admiration à Psyco-M. Ils sont remplacés par les «machaâ allah» et les daâawat (prières). Psyco-M, Lotfi Double Kanon et consorts instrumentalisent la religion et l’art en faveur de leur daâwa (prêche). Voilà que les idées rétrogrades envahissent le rap,  une musique contestataire par sa nature même. Cette musique, qui a germé dans les boites de nuits du Bronx, s’est développé dans les rues de New York et pris forme dans les studios américains, a été à l’origine une manière d’échapper au chômage, à la pauvreté et à la criminalité. Et voilà qu’elle se retrouve instrumentalisée entre les mains d’un prêcheur déguisé en rappeur.

Thameur Mekki

 

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