Tunisie : Rompre avec le cinéma sourd

«Do the Right Thing», au programme de «Views of America», nous fait découvrir une autre cinématographie. Spike Lee s’exprime à travers «Fight The Power» de Public Enemy. En Tunisie, le cinéma reste insensible à la musique en mouvement.

«Fight the Power !» lance le refrain du morceau culte de Public Enemy. Le réalisateur américain Spike Lee y puise son inspiration pour son film «Do the Right Thing». Voilà que cette musique, composante essentielle de la culture hip hop, ne s’exporte pas uniquement à travers les chaînes télé, les radios et internet. Mais aussi à travers le cinéma noir américain. Hisham Ben Khamsa, organisateur de la manifestation cinématographique «Views of America», n’a pas cessé d’exprimer sa volonté de faire découvrir au public tunisien, à travers cette manifestation, différents genres et diverses cinématographies. Chose faite à travers la programmation de «Do the Right Thing», film indépendant de Spike Lee. Ce film a été projeté jeudi 19 novembre au CinémAficArt dans le cadre des Rencontres du Cinéma Indépendant Américain de Tunis.

A travers les hauts parleurs du ghetto blaster porté par Radio Raheem, le beat et les proses de «Fight The Power» résonnent dans les rues de Bed Stuy, quartier populaire de Brooklyn accueillant les évènements du film. Depuis 1989, année de production de ce film, la culture hip hop s’est exportée des quartiers américains, notamment les blocks new yorkais pour se répandre dans les rues du monde entier. Le cinéma a joué un rôle important dans ce fait. Mis à part le hip hop, la culture electro, la punk attitude, le mouvement metal ont également inspiré certains cinéastes. Ainsi, ces mouvements ont gagné en ampleur et en visibilité par le biais du 7ème art.

Extrait de “Do The Right Thing” 1989

Pour inspirer le cinéma

Egalement présents en Tunisie, ces mouvements, au fort background socioculturel, pourraient aussi inspirer nos cinéastes. Où en est l’expérience cinématographique tunisienne dans ce sens? Rien, walou, nada ! Le cinéma de Tunisie garde toujours une certaine distance par rapport à ce sujet aussi fructueux sur le plan esthétique ou scénaristique, qu’au niveau sonore et atmosphérique. Le mode de vie des partisans de ces cultures et des activistes de ces mouvements est un élément scénaristique favorable pour évoquer différentes thématiques d’ordre anthropologique, social, culturel et politique. Quant aux effets de mode relatifs à ces cultures, ils peuvent représenter une mine d’inspiration pour les cinéastes à la recherche d’une nouvelle image et d’une approche esthétique novatrice. Quant à la musique, elle est tout simplement, un élément sonore, renforçant les accents émotionnels du film et lui offrant plus de densité.


Le sens du rythme perdu ?

Jusqu’ici, le cinéma tunisien a fait usage uniquement du rap comme musique de film. Et les expériences demeurent rares vu la production cinématographique limitée dans notre pays. Comme il se trouve que le rap est le seul genre musical, issu d’un mouvement social et culturel, à être exploité comme musique de film. Le rap est omniprésent à la radio, dans nos souks… De Boumendil, à nos boutiques de gravure CD à la galerie 7. Les décibels made by Balti, Mascott, et autres Lotfi Double Kanon et Ferid El Extranjero sont déversées à pleins tubes aussi bien à El Mourouj, qu’à l’Ariana ou dans les ruelles de Bab El Khadhra. Le rap est omniprésent mais reste éloigné de l’objectif de la caméra. Les yeux de nos cinéastes semblent rester fermés, leurs oreilles insensibles à la musique en mouvement. L’electro, le metal, la musique roots et autres restent obstinément délaissés par nos cinéastes. Pourtant l’electro est massivement diffusé sur nos ondes fm. Le metal attire des centaines de jeunes tunisiens lors des concerts des groupes locaux. Quant à la musique roots, elle a souvent était sur scène comme complément essentiel de manifestations cinématographiques. Le Festival International du Film Amateur de Kélibia (FIFAK) et le ciné-club Djibril Diop Mambetty en sont témoins.

Dans Making Of, film du réalisateur tunisien Nouri Bouzid, le personnage principal, «Bahta», est un breakeur. Nouri Bouzid a ainsi mis en scène des breakeurs en freestyle et même un rappeur en impro. Mais c’est de la musique néo traditionnelle marocaine qui squattait la bande originale du film. Un manque d’harmonie frappant entre les tableaux de break dance, la violence urbaine et le chant maghrébo-oriental en a capella.

Depuis la fin du 20ème siècle, certains genres musicaux sont nés dans un contexte social qui en a fait des mouvements culturels et sociaux à part entière. Depuis les hippies en passant par le hip hop arrivé à l’electro, ils ont marqué nos sociétés et se sont inscrits dans l’histoire des sociétés contemporaines. La Tunisie ne fait pas l’exception, et ne saurait se situer en dehors de l’histoire fusse-t-elle cinématographique. Nous sommes socialement et culturellement influencés par ces mouvements. Si le temps n’est plus au cinéma muet, nos cinéastes, eux, se permettent de garder les oreilles bouchées. Quitte à en perdre le 6ème sens, celui du rythme qui s’effiloche, sur notre grand écran.


Thameur Mekki

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