Tunisie : Avenir noir pour salles obscures ?

«On peut paraître dans un café huppé. Pas dans le noir d’une salle de cinéma. Il y a un laxisme dans l’application de la loi contre le piratage. La vieille génération d’exploitants de salles a fait faillite». Ainsi parle Habib Bel Hedi, exploitant du CinémAfricArt. Interview.

En Tunisie, les salles de cinéma ferment les unes après les autres. Pendant que certains lancent des SOS, d’autres évoquent l’agonie de ce secteur. Plus que jamais, les salles obscures sont dans le noir. Au-delà du piratage, sempiternel accusé, d’autres facteurs ont également un impact important. On en a parlé avec un expert, Habib Bel Hedi, producteur et distributeur de films, et exploitant de la salle du CinémAfricArt au cœur du centre ville de Tunis. L’une des rares salles en Tunisie où le cinéma de qualité est privilégié, et le sud honoré.

Tekiano : Vous n’êtes toujours pas découragé ?

Habib Bel Hedi : Rien ni personne ne peut nous dissuader de continuer. Ni déficit financier, ni déficit du public, parce que ce sont des questions variables. Par exemple, si on était aujourd’hui au bord de la faillite, le lendemain, le public peut débarquer en masse. Et voilà qu’on remplit les caisses pour redémarrer de nouveau. Quelques jours après, on amène un excellent film, personne ne vient et on se retrouve à regretter notre choix. Mais l’action continue. Même si ça ne continue pas avec nous, ça continuera avec quelqu’un d’autre…parce que derrière la visibilité des films dans les salles. Il y a encore du monde.

Vous avez un problème avec le piratage?

Le pirate existe et sévit parce qu’il y a un laxisme dans l’application de la loi interdisant le piratage. Pourtant cette loi date de 1994. On peut être tolérant sans permettre pour autant les dépassements de la loi. Or la loi en question existe bel et bien et figure dans le Code de la Propriété Artistique et Littéraire d’octobre 1994, rénové en 23 juillet 2009. La législation tunisienne est très au point de ce côté. C’est l’application qui laisse à désirer. Mais le piratage n’est pas le seul ogre à dévorer nos salles.

Les Tunisiens n’ont-ils pas simplement perdu l’habitude d’aller au cinéma ?

Quand j’étais petit, il y a de ça quelques décennies, je refusais d’aller à l’école le lundi si on ne me donnait pas de l’argent pour aller au cinéma samedi. Depuis, les temps ont changé. Pizza, sandwichs, bière, thé ou café, les Tunisiens sont de plus en plus des consommateurs. Les plaques tournantes de l’industrie gargotière sont quotidiennement à l’agenda des sorties des Tunisiens. Mais pas le cinéma ! Notre société s’investit dans le paraître. On peut être vu et paraître dans un café huppé. On peut être vu et paraître dans un hôtel. Dans le cinéma, on ne peut pas paraître parce qu’on est dans le noir. On ne trouve pas dans les agendas des Tunisiens la sortie cinéma. Le pays est passé par d’importantes crises durant les années 80 et 90 donc la sortie est devenue quelque chose de difficile.

Les exploitants des salles n’assument pas une responsabilité dans ce désastre ?

La situation des salles s’est nettement détériorée et la qualité des films est de plus en plus en baisse. La culture, notamment le cinéma, est une industrie. Pour vendre ses produits et créer une demande, il faut, bien évidemment, des spécialistes chevronnés qui tiennent compte de l’évolution du produit et des facteurs socioculturels et socio-économiques qui l’entourent. La vieille génération d’exploitants de salles et ceux qui ont suivi son chemin ont fait faillite.

La relève ne paraît pas vraiment assurée…

Mais il y a de l’avenir chez les jeunes cinéphiles qui prennent les salles, chez les cinéastes. Il y a un potentiel dans ce secteur. Mais il faut un nouveau cadre, de nouveaux moyens, une nouvelle technologie. Il faut beaucoup de propositions intelligentes et il ne faut plus que ces salles soient gérées par de simples gestionnaires. Elles ont besoin de jeunes cinéphiles passionnés qui veulent absolument faire venir les gens dans les salles. Cette transition ne peut se faire qu’avec des jeunes, de nouvelles figures. Ça ne peut pas se faire avec les gens qui ont servi (et se sont servis) du cinéma durant les années 80 et 90. Pour eux, ça va évoluer très vite. On n’aura plus qu’à leur dire… Bye Bye !

Propos recueillis par Thameur Mekki

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