Tunisie : Les journalistes au pouvoir… sur le web

Maillon essentiel de la chaîne de production de l’information, les journalistes pourront enfin délivrer l’info pour la livrer sans intermédiaire. On n’a pas l’habitude de les voir devenir leur propre employeur en Tunisie. Mais voici que les logiciels libres bouleversent le rapport de force.

Avec le web, les journalistes tunisiens commencent enfin à prendre conscience de la nouvelle donne : ils peuvent désormais se passer des éditeurs et autres directeurs de publications. Ceux qui croyaient garder le monopole de la poule aux œufs d’or par héritage ou mariage en seront pour leur frais. Le lancement d’un portail d’information, d’un journal en ligne digne de ce nom, est-il pour autant devenu à la portée du premier venu ? Absolument pas. Pour que le projet soit viable, le média aussi branché soit-il, doit savoir capter l’attention des internautes, drainer un lectorat, puis le fidéliser. Le contenu du site doit être intéressant, et mis à jour le plus régulièrement possible. Les infos distillées doivent être dument vérifiées, pour mériter la confiance des lecteurs.

Les lignes rouges ? Elles sont clairement définies par le Code de la Presse. Ceux qui voudraient outrepasser la loi tomberont sous son couperet. Certes, il existe quelques autres règles coutumières non-écrites que tout journaliste tunisien ne saurait franchir, même sur le web. Nul professionnel des médias ne saurait les ignorer en Tunisie. La véritable nouveauté ? Le prix du ticket d’entrée est devenu dérisoire.

La presse en ligne ne nécessite évidemment pas les lourds investissements que le papier et l’imprimerie rendent nécessaires. Mais il y a quelques années, seuls quelques éditeurs high tech avaient les moyens techniques et financiers pour monter un portail d’information. La mise en place de la plateforme informatique, son entretien, nécessitaient jusqu’ici l’intervention de techniciens dument payés pour assumer leur tâche. Mais voici que les gros bonnets des médias tunisiens en ligne ont aussi du souci à se faire. Parce que les prolétaires de l’écriture découvrent qu’ils peuvent se passer d’éditeurs. Maillon essentiel de la chaîne de production de l’information, ils pourront enfin délivrer l’info pour la livrer sans intermédiaire. Mais en Tunisie, on n’a pas l’habitude de voir des journalistes devenir leur propre employeur.

Joomla et les autres

L’émergence de plateformes comme Joomla participent au renversement de ce rapport de forces. Ces outils deviennent de plus en plus accessibles aux non-initiés aux arcanes des nouvelles technologies. On constatera du reste que des portails comme «Investir en Tunisie», des sites de fournisseurs d’accès (comme celui de GlobalNet), ont mis  Joomla dans leur moteur. Au niveau maghrébin, le journal en ligne Maghreb Emergent est également un adepte de la même plateforme gratuite. Et voici que le nouveau-né de la presse en ligne tunisienne, Kapitalis rejoint à son tour le camp des promoteurs du logiciel libre.

Les journalistes allergiques au code source, ceux qui ne veulent rien céder de leurs nouvelles prérogatives, pourraient même faire appel à WordPress. A l’origine réservé aux blogs, la plateforme a évolué, pour prendre des allures de CMS. De nouveaux thèmes (modèles) permettent même en quelques clics (ou presque), de propulser le blog au statut de véritable journal en ligne. De très nombreux thèmes très sophistiqués sont disponibles en téléchargement, en toute gratuité.

Peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse de la lecture. Celle que tout scribouillard espère susciter chez son lecteur, avec des articles assaisonnés aux petits oignons. Car Dieu sait que le papier est fade et indigeste sans épices. A cet égard, on ne compte plus les déçus par nos feuilles de choux…

Petite cuisine médiatique

La tendance est internationale. Le papier est en perte de vitesse. A cet égard le modèle français que nous avons tendance, en Tunisie, à surveiller de près, est révélateur.

Le portail Rue89.com a ainsi été justement concocté dans la cuisine de l’appartement de Pierre Haski, un transfuge de Libération, avant d’avoir les honneurs de la télé, et d’être cité dans le 20h. Rue89 compte d’ailleurs mettre «les codes informatiques de ces développements à la disposition de tous les autres utilisateurs de Drupal, librement». Drupal étant une autre plateforme de développement de portails web gratuite, également adoptée par MediaPart, un journal dirigé par Edwy Plenel, ex-directeur du quotidien français Le Monde.

C’est dans ce contexte international, marqué par l’émergence des logiciels libres en tant que cheville ouvrière du web, et moteur essentiel de la presse en ligne, que s’inscrit, au niveau tunisien, l’initiative de Ridha Kéfi et de son «Portail d’Information sur la Tunisie et le Maghreb Arabe». Il s’agit donc bien d’une lame de fond. Et elle risque de malmener sérieusement les barons bien installés de la presse imprimée en Tunisie comme ailleurs. Au niveau local, les chuchotements bruissent dans les couloirs de certaines administrations. L’antienne du «statut spécial» à accorder à la presse en ligne se fait de nouveau entendre.

On ne peut qu’applaudir toute initiative publique (ou privée), visant à ce que les médias en ligne soient enfin reconnus à leur juste valeur en Tunisie. Reste à espérer que les éventuelles mesures favorisent réellement l’éclosion de nouveaux projets. A moins que les plus rétifs au changement et aux valeurs du web ne souhaitent le contraire. Parce qu’un arsenal juridique trop pesant risque à l’inverse de freiner les initiatives, et de briser l’élan d’une presse en ligne somme toute encore fragile.

Oualid Chine

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