Tunisie : Kabbaria… où la rage sonore explose

Ils descendent l’injustice sociale et contestent sans concession. Ils viennent des rues d’El Kabbaria. Ils abordent différents genres avec une approche expérimentale. Dans leur univers musical, la rage est un don et la peine devient un leitmotiv de création.

A environ 180 kilomètres de Tunis, loin de cette métropole, de ses médias et de son mini showbiz, trois rappeurs et un DJ se sont produits, samedi 5 juin 2010, à partir de 16h30 sur la scène de la Maison De Culture de Sayada, ville côtière du gouvernorat de Monastir. A l’affiche de ce concert : «Kabba Crew».

«L’objectif est de donner de la visibilité à la communauté du rap underground existante, depuis un bon moment, en Tunisie. Mise à l’écart du grand public, cette frange d’artiste commence à se lasser d’évoluer dans l’ombre» déclare Helmi Khoja, organisateur du concert. Et il poursuit : «Certains de ces rappeurs commencent à avoir une attitude démissionnaire. Ce genre d’événement risque de raviver leur flamme».

Adeptes de l’école K.B.B.A

Issus d’El Kabbaria, quartier de la banlieue sud de Tunis, «Madou MC» et «Wistar» expriment leur rage sans concession. Les deux rappeurs se veulent les hauts parleurs de leur quartier, source d’inspiration de leurs textes. Lors de leur dernier concert, ils étaient accompagnés par «DJ Killa», compositeur, arrangeur et mixeur de certains morceaux de ce duo. Pour animer la petite foule, le backing a été assuré par le rappeur «BGB».

Par ailleurs, Madou MC et Wistar, rappeurs originaires d’El Kabbaria, ne représentent que le sommet de l’iceberg. Durant les quelques années passées, le mouvement de musique underground a fait du chemin dans les cités de cette région tunisoise. El Kabba, comme aiment l’appeler les originaires de cette cité, est l’un des berceaux de la musique alternative en Tunisie. Sur Facebook, on trouve même une page dédiée aux rappeurs d’El Kabbaria.

Familial underground

El Kabbaria abonde de jeunes talents, adeptes de divers genres musicaux à forte tendance urbaine ou d’influence roots. A titre d’exemple, le jeune adepte de rap hard core, «Madou MC» est le frère cadet de deux autres artistes phares de la scène émergente tunisienne : Badiâa Bouhrizi alias «Neyssatou» et le rappeur «Mr Kaz». Tantôt ironique, tantôt mélancolique, les textes critiques de Badiâa sont chantés sur une musique baignant dans un univers roots.

Son cocktail sonore est absolument remarquable. Evoluant en Europe depuis quelques années, Neyssatou a gardé le lien avec son public tunisien via le web, notamment à travers une page fan ou un groupe sur Facebook comptant plus de 1650 fans. Elle a même donné quelques concerts lors de ses séjours de vacances en Tunisie.

Actuellement loin de la scène, le frère aîné de Madou est Khaled Bouhrizi alias «Mr Kaz». Rappeur contestataire, ce MC s’est éclipsé après une remarquable expérience en collaboration avec Zied Hamrouni alias Shinigami San.

Où l’expérimental est une tradition

Les deux artistes ont développé une fusion entre la drum’n’bass et le rap. L’approche est assez avant-gardiste vu que cette expérience date de 2005. Le fruit de leur rencontre ? Les rimes brutales ponctuant les lyrics hard core de «Mr Kaz» flottent sur les rythmes percutants et les lignes de basses entrainantes peaufinées par Shinigami San. En attendant le retour espéré de Khaled, des extraits vidéo de l’une de ses performances sont disponibles sur Facebook.

La liste des artistes dont la musique est made in Kabbaria est longue. Parmi les rappeurs, on cite également Sleh Eddine Arfaoui alias «Soopa», membre du groupe Mascott. Il s’agit d’un MC aux impressionnantes capacités techniques. Son flow (musicalité de l’interprétation) est incontestablement atypique.

Dans d’autres registres musicaux, diverses expériences issues d’El Kabbaria ont été lancées à l’instar du projet de dub fusion baptisé, «Dub Mel Kabba».

Loin de glisser vers la délinquance, l’intégrisme ou autres fléaux sociaux, ces jeunes issus de quartiers défavorisés, ont su canaliser les énergies négatives. Mieux : ils les ont sublimé pour en faire de la musique. C’est ainsi que la peine devient un don, que la rage devient un leitmotiv de création.

Thameur Mekki

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