Tunisie : La Téléréalité massacrée par «The End»

Pour choisir une manière de mourir, Nejma invite au vote via serveur vocal. Et elle crée une page d’événement sur Facebook pour ses funérailles. Le jeune Ali conseille à la vieille Dada de vendre ses larmes à la télé. Dans «The End», la téléréalité guette ses proies jusqu’à la mort.

Il ne reste plus qu’une heure. La mort a frappé à la porte de Nejma pour lui annoncer la fin de sa vie. Les onomatopées de la bande sonore hantent la salle. Ces airs sinistres engloutissent l’espace. La scène quasi-nue est meublée par une chaise vide, un trône sur lequel se succèdent divers personnages tous impuissants face à leur destinée.
Ainsi est esquissé l’univers de «The End», pièce de théâtre mise en scène par Ezzeddine Gannoun. Sa dernière représentation durant la saison courante s’est tenue, jeudi 10 juin, à partir de 20h au Théâtre «El Hamra».

Durant 90 minutes, la vie défile devant Nejma, interprétée par Leila Toubel, également auteure de cette œuvre. Elle revisite son rapport avec son entourage : Dada, sa vieille nourrice et Ali, son frère adoptif. Alors que la mort s’approche à chaque nouveau tic tac de l’horloge, Nejma se retrouve face à face avec son fiancé Ourabi et son père Ferjani, tous les deux morts revenus de l’au-delà.

La Téléréalité invitée chez la fiction

L’écriture de Leila Toubel est soutenue par des fragments de faits réels. Les traits de caractère des personnages en témoignent. Ali, le jeune rappeur, est un marginal assoiffé de liberté d’expression. Dada, la vieille nourrice, est trop attachée aux coutumes et à la religion. De son côté, Nejma, présidente d’une association, est en rupture totale avec les mœurs sociales. C’est une femme émancipée éblouie par le libéralisme de la culture occidentale.

A travers l’approche de l’auteure, la part de fiction dans «The End» tisse un rapport personnalisé avec le spectateur en s’appuyant sur un zeste de réalisme. L’actualité politique, sociale et économique émaille la trame des dialogues prononcés par les personnages. Au cœur de cette foule de sujets brûlants aussi actuels qu’intemporels : les médias, particulièrement les chaînes TV.

«La télé commande» revendiquent cyniquement certains. La dramaturgie de «The End» s’imprègne délibérément de l’impact grandissant des petits écrans et leurs productions sur notre vie… jusqu’à notre mort. «Va vendre tes larmes à la télé. Là bas, ils en achètent» réagit Ali face à la vieille nourrice en pleurs. «Je rêve de faire un buzz autour de moi» lance ce jeune homme quand il parle de ses ambitions de devenir une star du rap.

Vote via serveur vocal

Rebelle et insoumise, Nejma compte créer «une page d’événement sur Facebook» pour ses funérailles pour rompre avec les traditions et être en vogue comme elle a toujours été. «Votez pour la mort, si vous voulez que je meure comme Diana, tapez 1, comme Benazir Bhutto, tapez 2. Si vous préférez que je meure comme, Dalida, tapez 3» clame-t-elle avec un ton de présentateur d’une émission télé. «Citoyennes et citoyens, vous avez tous les pouvoirs. Vous n’avez même pas à vous déplacer aux urnes. Restez sur place. Faites du surplace. Urinez sur place (s’il faut). Surtout ne bougez pas… mais votez» ironise Nejma sur l’interactivité des productions télé via les serveurs vocaux.

Dans un autre acte, elle exprime son indifférence face à la mort qui la guette. Nejma y évoque la galère qu’elle vivra si jamais elle devenait vieille et séjournait dans une maison de retraite. Elle s’insurge contre les chaînes télé qui vendent la misère des vieux délaissés en les filmant le soir du réveillon recevant la charité des pseudo-chanteurs et acteurs «chleyek» avec un grand zoom sur les larmes et de la musique mélancolique à volonté.

«El Moussameh Karim», «Andi Mankollek» et leur fameux rideau sont cités avec subtilité au passage. Dada, la vieille, fan de ces émissions se met à faire une reconstitution d’un reality show qu’elle venait de voir. L’image typique du présentateur avec ses questions futiles, sa voix chaude et son attitude pyromane est bien incarnée dans ce happening interprété par Rim Hamrouni. De quoi faire rire le public des émissions qui le scotche devant sa télé.

Thameur Mekki

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