Tunisie: Zoome pas sur les Droits de l’Homme?

Pas d’autorisation de tournage pour «Le Professeur», nouveau film de Mahmoud Ben Mahmoud. Pourtant, le Ministère de la Culture lui a accordé une subvention. Tekiano s’est référé aux textes de loi, au producteur du film, au responsable du cinéma chez le ministère et… à l’actu. Enquête.

«A un certain moment, nous nous sommes débarrassés de toutes les lacunes financières et administratives. Et ils doivent nous autoriser à tourner. Les téléphones du ministre, de son chef de cabinet, et du directeur du département de cinéma ne répondent plus. On a fini par voir le chef de cabinet qui nous a affirmé qu’il va nous appeler samedi après midi. Mais jusqu’aujourd’hui, il ne nous a pas contactés. Et là, on a fini par comprendre qu’il y a quelque chose sans rapport avec toutes les conditions financières et administratives» déclare Habib Bel Hedi, producteur du film tunisien «Le Professeur».

Ce film réalisé par Mahmoud Ben Mahmoud raconte l’histoire de Kh’lil Khalsawi, professeur de droit à l’université de Tunis. Il est désigné par le parti au pouvoir pour le représenter au sein de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme, qui venait, à l’époque, d’être créée. Sa mission consiste à y défendre les positions officielles quant aux dossiers traités par la Ligue. Mais la conjonction de plusieurs événements aussi bien d’ordre social que privé va ébranler la fidélité de Kh’lil
au Parti. Cette fiction se déroule durant les années 70. Mais depuis quelques années, une crise secoue la LTDH, et ce n’est pas vraiment du cinéma. L’affaire de cette institution ne cesse depuis de faire couler de l’encre. C’est dire que la question soulevée par le film touche à l’actualité. Mais c’est ailleurs qu’il faudra trouver les sources du litige. Difficile de démêler l’écheveau dans ce véritable imbroglio administratif et financier.

Pas d’autorisation pour «Le Professeur»

La non-obtention de l’autorisation de tournage pour ce long métrage est devenue une affaire agitant de nombreuses questions relatives au fonctionnement de l’administration du ministère de tutelle, mais en rapport, aussi, avec la modalité de la production des films de Tunisie. L’encre commence à couler à flot mais la vérité reste ambiguë. Pour révéler les dessous de cette affaire, on a donné la parole aux deux parties concernées à savoir Habib Bel Hedi, producteur du film par sa boite Familia Productions et Fethi Kharrat, directeur du département cinéma au Ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine.

Depuis juillet 2009, la commission d’aide à la production cinématographique a accordé une subvention de 500 000 dinars soit 35% du budget total du film. Familia Productions a eu 5% de la subvention vers novembre 2009. C’est ce que nous a confirmé le producteur Habib Bel Hedi et le directeur du département cinéma chez le ministère de tutelle, Fethi Kharrat. «Le 7 juin, on a adressé au ministère une demande d’autorisation de tournage. Et depuis, on attend» dixit Habib Bel Hedi.

Problème 1 : Dossier financier «non-bouclé»

Pourquoi accorder une subvention au film «Le Professeur» et refuser à son producteur l’autorisation du tournage? Fethi Kharrat explique: «Le producteur n’a pas procédé au bouclage du plan des financements». Et il poursuit: «le producteur a envoyé, par la suite, un dossier administratif et financier présentant un budget total du film de la somme d’un million et 130 000 dinars. Vu le changement du montant du budget du film (1 millions et 500 000 dinars), le dossier a été rejeté. Le lendemain, on a reçu un nouveau dossier avec un budget de production d’un millions et 430 000 dinars».

De son côté, le producteur Habib Bel Hedi trouve le fait de «confondre deux dossiers n’ayant pas de rapport l’un avec l’autre insensé vu qu’il s’agit de deux dossiers différents». «C’est une autre loi» s’exclame-t-il. Fethi Kharrat réagit: «L’article 9 du contrat qui nous lie à Familia Productions certifie qu’on ne peut pas passer à une étape sans accomplir celle qui la précède. Et il y a une règle législative fondamentale attestant que le contrat est une convention de deux parties». Et il ajoute: «Actuellement, on est encore à la deuxième étape, à savoir, l’approbation du dossier administratif et financier. De mon côté, j’ai des comptes à rendre au Ministère des Finances. Il s’agit de l’argent public».

Mais Monsieur Cinéma chez le ministère de tutelle ne s’oppose pas à l’autorisation de tournage uniquement pour des raisons financières et administratives. Il explique: «Dans le cas présent, le budget en question n’est pas conforme à celui qui a été présenté dans le devis étalé à la commission d’aide à la production. Le ministère subventionne les films en fonction du budget de production qu’il nécessite. Et c’est dans le but d’assurer la qualité de l’œuvre». Et il ajoute : «Les producteurs tunisiens ont souvent tendance à ne pas assurer entièrement leur rôle dans le financement des films. Le Ministère de la Culture ne produit pas les films mais les aide à être produits».

«On a apporté les 65% exigé par l’Etat dont la contribution est à hauteur de 35% du budget du film» affirme le producteur. «Chaque fois qu’on leur adresse un courrier ou qu’on les appelle au sujet de l’autorisation de tournage, ils nous parlent de l’aide à la production. On a fini par leur envoyer un courrier, mardi 29 juin, où on leur affirme que la subvention peut attendre mais que nous sommes pressés de tourner. Et on a donc besoin de l’autorisation de tournage d’urgence» explique Bel Hedi. Obstacle 1 surmonté. Problème 1 éliminé !

Problème 2 : Co-prod non-admise

Ça bloque sur un autre niveau du côté de la direction du département cinéma du Ministère de la Culture. Fethi Kharrat en parle : «Le problème, c’est que ce coproducteur français n’est pas habilité à produire des longs métrages de fiction. Etant donné que la législation française en la matière répartit les producteurs de cinéma en deux catégories : les productions de documentaire et celles des longs métrages de fiction».

Pour Habib Bel Hedi: «En France, un producteur de documentaires ne peut pas être associé à un long métrage. En Tunisie, cette loi n’existe pas. Mais ils l’ont inventée pour nous faire plaisir puisque c’est «l’année du cinéma». Et ils ont refusé ce coproducteur». Fethi Kharrat ne nie pas que «cette loi est inexistante» en Tunisie. Il explique: «Il y a des conventions de coproduction qui nous lient au Centre National du Cinéma français. On doit respecter leurs lois. Par ailleurs, tous contrat de coproduction doit être déposé au département du cinéma du Ministère de la Culture, un mois avant le tournage. Il nous faut cet intervalle de temps pour vérifier avec nos alter-ego français».

«Il n’y a pas de loi en Tunisie interdisant aux producteurs de documentaire de produire de longs métrages de fiction. Pourtant, nous nous sommes incliner devant leur volonté et on a amené un producteur français de long métrages» rétorque Habib Bel Hedi. Il raconte: «Après ceci, nous avons répondu qu’on trouvera un nouveau coproducteur. Et on a résilié notre contrat avec l’ancien coproducteur et on a trouvé un autre coproducteur qui a le droit de produire des longs métrages».

Et il poursuit: «Nous attestons, dans le dossier envoyé le 29 juin, que nous ne demanderons la subvention qu’après leur avoir fourni le dossier comme demandé. Mais ils ont tenu à ce qu’on livre ce dossier avant qu’ils nous fournissent l’autorisation de tournage. Et on a fini par leur fournir ce dossier samedi 03 juillet».
Problème 2 éliminé !

Sur ce point, Fethi Kharrat précise «J’ai reçu ce document par fax. Il faut me remettre le dossier par courrier où en mains propres». Et à l’heure où nous rédigeons ces lignes, l’autorisation n’a toujours pas été livrée.

Thameur Mekki

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