Tunisie : Le coup de gueule de Nejib Belkadhi

«Casting pour une sociét酻 est un article publié 24/08/10 par le réalisateur tunisien Nejib Belkadhi sur Facebook. Il y répond au buzz autour du feuilleton «Casting». Pour lui, c’est dû à «un vrai problème d’intégrité, une fausse conception de la morale qu’on nous a inculqués depuis le plus bas âge». Bonne lecture !

Une «tempête» facebookienne entoure le feuilleton Casting et ce à cause des allusions à l’adultère et à une relation sexuelle entre une mineure consentante et un adulte. Soit, mais essayons de voir le problème sous un autre angle.

Achetez un journal, de ceux dont les tunisiens sont si friands et parcourez les faits divers : entre accroches sulfureuses en première page et les articles qui les racontent, vous lirez les pires horreurs sur les crimes les plus exécrables, rédigés sans vergogne, sans respect pour les victimes et relatant entre-autres, tant d’affaires de mœurs plus inventives les unes que les autres. Ces mêmes pages ne pourraient manquer au contenu d’un journal qui se respecte parce que… ça fait vendre!

Avez-vous un jour entendu une voix s’élever contre de telles histoires, racontées parfois dans les moindres détails? Avez-vous entendu une voix protester contre un article qui «risque de disloquer l’unité de la famille et rabaisser nos valeurs morales» ? À ma connaissance, jamais. Mais quand il s’agit d’une série, de fiction de surcroit, on crie au scandale et on hisse la potence.

Et l’on est en droit de se demander pourquoi? Tout simplement parce qu’on a un problème avec l’image, celle dont le reflet ne concorde pas avec notre fantasme d’une société parfaite, idéale et pieuse… Utopie, quand tu nous tiens! À partir de là, on tend à généraliser l’imagerie d’un film à toute une société, qui de par sa définition, contient les notions du bien et du mal et est faite de paradoxes et de contradictions. Afin de gommer ces contradictions, notre éducation se fonde sur l’interdit et ça commence dès le plus bas âge, par exemple à travers la proscription de regarder un baiser à la télé car c’est un acte qui rappelle le pêché originel, lui-même découlant d’un amour non contenu, «subversif» et non obéissant aux lois de la pudeur.

C’est tout notre rapport à l’amour et à l’acte amoureux qui est remis en question depuis l’enfance, où chaque question, chaque interrogation sur l’origine de l’homme est synonyme d’embarras et de détournements de discussions. C’est ce manque de communication et d’ouverture qui enfante cette fermeture d’esprit où n’importe quelle allusion au sexe et à ses divergences donne naissance à des réactions d’une violence rare.

Qu’en est-il de la femme dans tout ça? Si elle ne prend pas son destin en main, elle joue son rôle de mère dès sa naissance et perpétue la névrose familiale avec la protection du frère et la bénédiction du père. Et gare à celle qui dévie de ce chemin tracé !

Cette histoire me rappelle l’acharnement des journalistes sur ma série Dima Labess qui raconte le quotidien «fictif» d’une famille tunisienne moyenne avec tous ses problèmes, ses engueulades et j’en passe… Bref, un produit cru et réaliste servi au spectateur sous la forme d’un faux reality show et dont on n’a révélé le côté fictif qu’avec la diffusion du dernier épisode. Motif principal des critiques : "la série donne une image négative de la famille tunisienne", comme si la famille tunisienne était un modèle exempt de tout défaut. Un de ces journalistes est venu me voir longtemps après la fin de la diffusion, tout sourire en me disant: «J’ai été le plus virulent critique de ta série quand je croyais qu’elle était réelle, et franchement j’ai applaudi le jour où j’ai su que c’était de la fiction». Sans commentaire.

J’aimerais bien dépasser la vision étroite d’un feuilleton qui n’engage de toute façon que la personne qui lui a donné naissance, chose que je respecte sur le fond. Le mien est un constat qui émane d’un malaise général que je vis au quotidien à travers les avis des uns et des autres, des constatations sur ces «quelques uns» qui forment la masse. Le citoyen qui ne fait fonctionner ses neurones qu’au café du coin, n’ayant un avis sur rien ou presque, (à part les histoires de transfert de clubs de foot, du plat de la veille ou bien des fatwas ridicules venues d’un autre temps, vues sur les chaînes arabes). Celui qui se «cultive» à travers les tabloïds locaux qui ne font que bouffer les quelques neurones qui lui restent, celui même qui a été gavé de fausses valeurs de respect des autres et de soi et qui préfère le paraitre à l’intégrité de l’être. Il peut être le pire des hypocrites, le plus vaillant des menteurs mais au regard des autres c’est un pieux qui «partage» ses valeurs et les défend becs et ongles. Il peut apprécier un porno sur une chaîne étrangère mais crie au scandale si la main d’un acteur effleure celle d’une autre dans une fiction locale. C’est un vrai problème d’intégrité, une fausse conception de la morale qu’on nous a inculqués depuis le plus bas âge.

Et puis pour trouver le bouc-émissaire et se dégager de toute responsabilité, on se dit victimes des américains, des maçonniques and Co… Je ne crois pas que le sexe en général et l’adultère plus particulièrement est le fruit de leurs laboratoires qui complotent contre nous, la différence c’est que, eux, ils en parlent, nous, jamais ! Lisez la littérature érotique de l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, période dont la nostalgie nous empêche d’avancer et vous comprendrez de quoi je parle. Alors, nous victimes des comploteurs? Je ne crois pas, on n’est que les victimes de nous-mêmes.

Nejib Belkadhi

Print Friendly, PDF & Email

Plus :  Medias



  • Envoyer