Lettre ouverte à MM. Rached Ghannouchi et Hamadi Jebali: Des trucs turcs…

 

jebali-ghannouchi-130312-140MM. Rached Ghannouchi et Hamadi Jebali. Depuis la chute de la dictature bénaliste et l’installation au beau fixe d’une période de transition démocratique, à chaque sortie médiatique, vous n’avez pas raté une seule occasion pour nous vanter le modèle turc et la réussite socioéconomique, fruit de la bonne gouvernance de l’AKP (Le Parti pour la justice et le développement), un parti islamiste, qui règne depuis 2002 (un record de longévité) comme un Pacha sur la Turquie sous le pilotage du duo Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül respectivement Premier ministre et Président de la République turque .

Certes nul ne peut occulter la bonne santé économique de la Turquie, actuellement 17e économie mondiale avec une croissance “à la chinoise” de 8,9 % en 2010, et une inflation maîtrisée à environ 6 %. Mais quand on commence de parler de libertés, cette Turquie AKPiste prend l’allure d’une démocratie liberticide en particulier avec des arrestations de journalistes à profusion.

MM. Rached Ghannouchi et Hamadi Jebali. D’après vous, quel est le pays qui détient le record des journalistes emprisonnés dans ses geôles ? Et bien selon, un article de notre confrère Dexter Filkins publié sur le site officiel du journal américain « THE NEW YORKER » datant du 09-03-2012, la réponse n’est ni la République populaire de Chine (avec ses 27 journalistes emprisonnés) ni la République islamique d’Iran qui dresse un bilan de 42 journalistes placardés dans les cellules de prison iraniennes sous la bénédiction de son guide suprême le Ayatollah Ali Khamenei. Mais plutôt cette Turquie erdoganiste dont vous ne cessez de lui faire des éloges. Cette Turquie allié de longue date à Washington, membre de l’OTAN, et une vitrine de l’islamisme modéré et démocratique : un pays qui semble être le pays le plus répressif du monde.

MM. Rached Ghannouchi et Hamadi Jebali. Selon ce même article du « The New Yorker » dont le titre est très révélateur « Turkey’s jailed journalists » (Journalistes emprisonnés en Turquie) du « The New Yorker », l’Union des journalistes de la Turquie a recensé 94 journalistes turcs emprisonnés suite à la publication d’un article ou d’une enquête d’investigation en cours d’élaboration. Il paraît toujours selon ce même article que la moitié de ces détenus sont des membres de la communauté kurde (une ethnie minoritaire), incarcérés pour des chefs d’accusations parfois trop exagérés. D’ailleurs un collectif de journalistes turcs nommé « Les amis de Ahmet Sik et Nedim Sener » (du nom des deux journalistes turcs emprisonné par Ankara) parle d’une liste englobant 104 journalistes turcs emprisonnés au pays du Bosphore.

MM. Rached Ghannouchi et Hamadi Jebali. Il est vrai que depuis le 14 janvier 2011, notre pays a accueilli à bras ouverts les hommes d’affaires et les hauts responsables turcs à l’image de Recep Tayyip Erdogan (en septembre dernier – Ndlr) et tout récemment le Président Abdullah Gül lors d’une visite d’Etat. Certes la Turquie reste un pays frère et un allié historique de la Tunisie ; certes la réussite économique d’Ankara reste un modèle à suivre sur tous les plans, mais, nous, journalistes tunisiens dénonçons le modèle turc surtout au niveau du dossier de la liberté de la presse et condamnons fermement ces pratiques staliniennes.

MM. Rached Ghannouchi et Hamadi Jebali. La manière dont a été traité notre confrère Nassredine Ben Saïda, le directeur du quotidien tunisien arabophone Ettounsia, avec une incarcération qui a duré huit jours suite à la publication d’une photo représentant le footballeur du Real Madrid, Sami Khedira (d’origine tunisienne) posant avec sa compagne en tenue d’Eve et lui valant une amende de 1.000 dinars pour atteinte aux bonnes mœurs, a incité des analystes comme Patrick Kamenka, représentant de la Fédération internationale des Journalistes (FIJ), présent au procès, à affirmer que cette condamnation n’est rien autre qu’une forme de censure inadmissible contre un journal et ses journalistes. Pis encore, plusieurs analystes et critiques étrangers ont commencé à croire que le modèle turc en matière de gestion du volet liberté de la presse est en train de faire des émules à Tunis.

MM. Rached Ghannouchi et Hamadi Jebali. Ce genre d’arrestations en Turquie a fait régner un climat de peur et de phobie chez les journalistes et a freiné l’élan de toute plume qui ose critiquer le pouvoir en place. Sous le prétexte de démanteler un réseau complotant contre l’AKP, depuis 2007, plus de 700 personnes entre anciens militaires, des universitaires et des journalistes ont été arrêtés. Toujours selon « The New Yorker », Ibrahim Kalin, un conseiller d’Erdogan a confié à Dexter Filkins que les journalistes arrêtés en Turquie n’étaient pas tous des journalistes, certains sont en réalité des terroristes ou des criminels : « Ce n’est pas parce que vous possédez une carte de presse que ça signifie que vous êtes des journalistes », déclare Kalin. Des propos qui nous rappellent étrangement celles du ministre des Droits de l’Homme et porte-parole du gouvernement provisoire, M. Samir Dilou quand il a déclaré dans un meeting tenu à Bizerte que certains journalistes voulaient devenir des martyrs de la parole alors qu’à l’époque de la dictature, ils n’osaient ouvrir leurs bouches que chez le dentiste.

MM. Rached Ghannouchi et Hamadi Jebali. La nouvelle Tunisie a besoin de toutes ses forces vives et surtout d’une presse libre et indépendante. C’est bien de vouloir prendre comme exemple la réussite économique de la Turquie AKApiste, mais pas au dépend du seul et unique acquis de la révolution de la dignité : la liberté d’expression. Alors Messieurs, soyez les garde-fous d’une presse libre et critique, un quatrième pouvoir fort, symbole d’une démocratie en marche et d’une Tunisie qui aspire au meilleur. Et comme l’a si bien dit, l’écrivain français, François René de Chateaubriand : «Plus vous prétendez comprimer la presse, plus l’explosion sera forte. Il faut donc vous résoudre à vivre avec elle. »

 

Abdel Aziz HALI

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