Dry January : un mois sans alcool face au déni tunisien

Dry January: Un mois sans alcool face au déni tunisien

Janvier est là. Ailleurs, il rime avec Dry January. Ici, en Tunisie, il rime surtout avec un silence épais. Presque gêné. Pas une campagne. Pas un débat. Pas même une question posée franchement.

Et pourtant la Tunisie fait partie des pays qui consomment le plus d’alcool dans la région MENA et sur le continent africain. Ce n’est pas une opinion, ce sont des faits.

Selon plusieurs bases de données internationales et estimations de l’OMS, la consommation d’alcool en Tunisie par habitant dépasse largement celle de nombreux pays voisins. À certains moments, elle a même placé le pays en tête du Maghreb.

Un classement dont on parle peu. Trop peu. On préfère regarder ailleurs. Comme si ne pas en parler suffisait à en effacer les dégâts. Mais l’alcool, en Tunisie, n’est pas un sujet abstrait. Il tue. Il abîme. Il coûte.

Et il coûte bien plus que ce que l’on veut bien admettre. Les coûts visibles : ceux que l’on ne peut plus ignorer Les premiers coûts sont médicaux. Frontaux. Documentés. Les admissions aux urgences, les hépatites alcooliques, les cirrhoses, l’hypertension, les démences, l’augmentation documentée des risques de cancer.

Ce sont des dossiers médicaux. Des lits d’hôpitaux saturés. Des traitements longs et coûteux, dans un système de santé déjà sous pression. Ce sont des dépenses publiques directes, répétées, structurelles.

Mais ce n’est que la partie émergée. Car derrière chaque diagnostic, il y a aussi un âge. De plus en plus jeune. Et une trajectoire qui bascule bien avant d’arriver à l’hôpital.

Les coûts sociaux : ceux que l’on voit, mais qu’on évite de relier

Viennent ensuite les coûts sociaux. Ce que tout le monde constate, mais que l’on relie rarement explicitement à l’alcool, notamment les accidents de la route d’abord.

L’alcool y est régulièrement présent, parfois comme facteur principal, parfois comme déclencheur silencieux. Des vies perdues, des handicaps à vie, des familles détruites en quelques secondes.

Il y a aussi les conséquences économiques : perte d’emploi, absentéisme, baisse de productivité, précarisation progressive de foyers entiers.

Et puis il y a ce qui se passe derrière les portes fermées : disputes conjugales qui dégénèrent, violences intrafamiliales, ruptures, enfants exposés trop tôt à des comportements destructeurs.

L’alcool n’explique pas tout, mais il amplifie, il accélère, il rend l’irréversible plus fréquent. Ces coûts-là ne se mesurent pas seulement en dinars. Ils se mesurent en fractures sociales durables.

Les coûts cachés : la partie que personne ne chiffre

Et puis il y a les coûts invisibles. Les plus lourds. Ceux qui n’entrent dans aucun tableau Excel. La fatigue permanente normalisée, la perte de concentration, la créativité émoussée, les ambitions mises en pause sans qu’on sache vraiment pourquoi.

Il y a des générations qui grandissent avec l’idée que l’alcool est une soupape ordinaire, un passage obligé, une béquille sociale. Des jeunes qui associent sociabilité et consommation, sans jamais qu’on leur propose d’alternatives crédibles.

Il y a aussi les proches. Toujours les proches. Ceux qui s’adaptent. Qui compensent. Qui se taisent. Ceux qui vivent avec une inquiétude constante, sans accompagnement, sans reconnaissance, sans espace de parole.

C’est là que le coût devient systémique et durable.

Pendant ce temps-là, ailleurs… Dans d’autres pays comme la France, le rapport à l’alcool est en train de changer. Et vite. Les jeunes boivent moins. Les chiffres le prouvent. Les bars sans alcool se multiplient.

Les vins et bières sans alcool envahissent les rayons, permettant de conserver le plaisir du goût, du rituel, du partage, sans perdre la tête, sans perdre la santé.

Un écosystème économique entier est en train de naître autour du refus de consommer de l’alcool. La santé publique s’en félicite, le consommateur est mieux servi.

L’offre s’adapte à une nouvelle demande, plus consciente, plus exigeante. Refuser de boire n’est plus perçu comme marginal. C’est devenu un choix. Assumé. Parfois même valorisé.

Et la Tunisie ?

En Tunisie, la question reste suspendue, trop sensible pour être affrontée et trop complexe pour être traitée sérieusement. Alors on fait comme si le problème était secondaire.

On parle du tabac, à juste titre. Mais pourquoi cette obsession quasi exclusive, alors que l’alcool, lui, continue de circuler sous le radar moral, social et politique ?

Pourquoi éviter d’ouvrir soigneusement un débat structuré sur le réel danger de l’alcool : prévention, réduction des risques, accompagnement, alternatives, données publiques claires.

Ce silence n’est pas neutre. Il est coûteux. Et il est, d’une certaine manière, complice.

Mais peut-on encore se permettre ce luxe ?

Dry January n’est pas une morale. C’est un miroir.

Dry January n’est pas une injonction morale, ce n’est pas un procès. C’est une expérience collective, un mois pour observer son rapport à l’alcool, pour mesurer ce qu’il prend et ce qu’il donne, ou plutôt ce qu’il promet et ce qu’il retire.

C’est surtout un révélateur de dépendances parfois insoupçonnées, de pressions sociales profondément ancrées et d’un vide qu’on comble par habitude plus que par envie réelle.

La vraie question n’est pas de savoir si l’on doit boire ou non. La vraie question est : pourquoi refuse-t-on encore d’en parler sérieusement ?

Car tant que le débat n’existe pas, ce sont les hôpitaux, les routes, les familles et les générations futures qui en paient le prix.

Dry January n’est peut-être pas la solution miracle mais il a un mérite immense : il ouvre la conversation.

Et peut-être que la Tunisie, aujourd’hui, n’a pas tant besoin d’un mois sans alcool que d’un débat sans filtre, un débat adulte, lucide, urgent.

NDLR : Le Dry January, appelé aussi Défi de Janvier, janvier sec, ou mois sans alcool, est une campagne de santé publique qui se déroule chaque année en janvier. Elle est marquée par l’adhésion de millions de personnes partout dans le monde, qui font une pause dans leur consommation d’alcool durant 31 jours.

Selma Kechrid


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