Tunisie : Amira Yahyaoui, une vie d’activiste

 

En sortant du bureau de Mustapha Ben Jaafar, Amira Yahyaoui saisit son téléphone. Connectée en permanence, elle «tweet» la rencontre du groupe OpenGov, le 14 mai, avec le président de l’Assemblée constituante, qui demande plus de transparence et la publication des PV. « La révolution a connu l’arrêt de la censure, maintenant reste le problème de l’accès à l’information essentiel à la démocratie », commente-t-elle.

 

Du cyberactivisme à l’activisme de terrain

amira-yahyaoui-180512-140Pétillante, perchée sur ses petits talons, difficile de croire que derrière ce sourire franc, Amira Yahyaoui a défié la dictature. Activiste sur le net sous Ben Ali, elle collaborait, anonymement comme tous les membres, avec le site internet satirique TUNeZINE, fondé par son cousin Zouheir Yahyaoui, qui deviendra en 2005 le premier martyr de la liberté sur Internet.

«Un jour, il y avait des élections, je ne sais plus lesquelles, et je me suis retrouvée face à lui, personne ne savait qui était qui», se souvient-elle, avec un tendre sourire. Elle dévoile son identité, comme tous ceux de TUNeZINE, lors de l’arrestation de Zouheir en 2002. «On n’avait plus rien à perdre», lâche-t-elle. Jouer le tout pour le tout. Elle voulait toujours aller plus loin, frapper plus fort. Les bloggeurs ? Elle avoue les avoir «méprisés». «Je trouvais qu’ils donnaient beaucoup de crédit à la censure. C’était juste une manière de dire qu’ils faisaient quelque chose, comme pour l’action de la page blanche. Mais cela a créé une fissure entre les activistes et les bloggeurs», concède-t-elle. Jusqu’au jour où l’envie d’aller sur le terrain, le ras-le-bol de cette «cybervie», commence à se faire sentir. «Il fallait se rassembler surtout».

Elle participe alors au lancement de la page Facebook «Manifestation réelle pour une liberté virtuelle» ou plus communément appelée «Journée sans Ammar» en 2010. «C’était un succès absolu. On a touché une population autre, même le Tunisien qui partageait de la musique libanaise sur Facebook appelé la censure Ammar», se satisfait-elle, alors qu’elle n’avait pas pu s’y rendre, faute de passeport.

Exigeante envers elle-même, elle ne semble que rarement satisfaite. Ses actions, elle les juge «molles», même si elle sait qu’elles ont causé «de gros problèmes à Slim Amamou et à Yassine Ayari». « Pendant toutes ces années, on aurait aimé faire quelque chose de plus fort, comme après Sidi Bouzid. Rien ne nous en empêchait, on était des idéalistes, des droits de l’hommiste, on n’avait pas peur de se faire taper, mais on refusait toute action violente. Je regrette qu’on n’ait pas trouvé de solution avant car ce ne sont pas nous qui avons démocratisé la Tunisie», scande Amira. Pourtant, en 2005, cette jeune femme de 27 ans, frêle et féminine, s’était faite tabasser par la police lors de la «première manifestation».

Une vie en solitaire

Pour ses convictions, elle a mis une partie de sa vie entre parenthèses. «Je n’ai pas de vie personnelle en ce moment», rigole-t-elle, son mari étant en France. Enfant, elle avait peu d’amis, en raison notamment de l’engagement de son père, le juge Mokhtar Yahyaoui, et des policiers qui allaient dissuader ces quelques amis et leurs parents de la fréquenter. Un engagement qui fait sa fierté, même si cela n’a pas toujours été le cas. «A l’école, je disais que mon père était fonctionnaire, parce qu’on associait juge à corrompu», ironise Amira qui se remémore les appels à 5h du matin du Palais de Carthage pour imposer un verdict à rendre à son père, qui a notamment été parmi les grévistes de la faim lors du Sommet mondial de la société de l’information. Des appels auxquels, il disait non jusqu’au jour où il a été révoqué en 2001 pour avoir adressé une lettre ouverte au Président de la République. «Le gouvernement a essayé de l’acheter, il a refusé», sourit-elle. Les visites des opposants se sont succédé, « de Moncef Marzouki aux islamistes, tout le monde est venu nous rendre visite. Après, je disais que mon père était “juge dégagé par Ben Ali”», rigole-t-elle.

Mais à cette fierté s’est rapidement associée la crainte que «quelque chose arrive», à la suite de menaces de mort. Très tôt, il a fallu qu’Amira soit responsable. Comme toute adolescente, elle a eu envie de sécher les cours pour sortir, «mais je ne le faisais pas, j’avais peur qu’il m’arrive un truc et que mes parents l’apprennent», continue celle qui assure avoir échappé à «deux accidents mortels». Les seules fois où elle se permettait de manquer la classe, elle allait chercher sa petite sœur à l’école pour éviter qu’elle ne sorte seule. «On se coordonnait avec mes frères pour ne jamais la laisser seule», se souvient-elle.

Engagement associatif

Ce n’est qu’une fois à Paris, alors qu’elle ne pouvait pas s’inscrire à l’université en Tunisie, qu’elle a découvert les sorties, connu la légèreté. Mais le besoin d’être utile l’a rattrapée. Elle voulait être bénévole «n’importe où pour faire n’importe quoi». Elle a d’abord frappé à l’Association des Handicapés de France. «J’ai coché toutes les cases : collage, sorties… il fallait que je fasse quelque chose». Puis, le Samu Social. Pendant plus de quatre ans, elle n’a pu rentrer en Tunisie, faute de passeport, et a vécu illégalement en France. Pour éviter que ses amis aient «pitié» d’elle, elle éteignait son téléphone pendant deux semaines l’été, « pour faire croire que j’étais en Tunisie alors que j’étais dans mon appartement».

Depuis la révolution, cette originaire de Tataouine a créé son association, Al Bawsala, a lancé le site Internet sur l’Assemblée constituante, marsad.tn et s’est même engagée en politique. Pour l’élection du 23 octobre, elle s’est présentée comme tête de liste de la liste indépendante Sawt Mostakel, en France. Elle n’a obtenu aucun siège, mais « on le savait avant ». Son parti avait écrit une Constitution dont « l’égalité est la base et la liberté, le principe ». Depuis, elle rencontre les députés pour leur présenter les différents articles. «Une députée Ennahdha, qui est farouchement opposée à la liberté de l’héritage, quand on lui a expliqué ce qu’on propose, elle a dit qu’elle était pour !, se satisfait Amira qui ajoute : «Pourquoi vouloir faire une bonne Constitution quand on peut en faire une parfaite ?».

 

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